Le blog des éditions Libertalia

La Semaine sanglante sur Dissidences

mercredi 14 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Dissidences, le 11 avril 2021.

Ce livre aborde, de façon précise, détaillée et même systématique, en s’appuyant sur de nombreux témoignages et documents, dont les registres des cimetières, la question du décompte des morts de la Semaine sanglante, qui marque, fin mai 1871, l’écrasement de la Commune. Il s’agit de revenir sur l’appréciation à la baisse avancée par Robert Tombs dans Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871 (Libertalia, 2014). Ce dernier, en effet, semble accorder du crédit au nombre avancé par le conservateur Maxime du Camp, qui, dans ses Convulsions de Paris, publié en 1880, donne le chiffre de 6.667 morts. Comme l’écrit Michèle Audin : « la soustraction peut engendrer la négation » (page 196).

Mais quel est l’enjeu ? Celui de « considérer les êtres humains qu’ont été ces cadavres avec respect, de ne pas les laisser disparaître encore une fois – ce qui oblige à se souvenir de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont fait » (page 9). Pour ce faire, il faut revenir sur une histoire, encore aujourd’hui « mal connue » selon Michèle Audin : « à cause de la façon dont elle a été écrite, mais aussi parce qu’elle a été (et est toujours) instrumentalisée de toutes parts, le plus souvent à des fins politiques, cette histoire est mal connue. Pour les mêmes raisons, elle est emplie de mythes et de légendes de toutes sortes » (page 8). Ainsi en va-t-il, par exemple, de la place et du rôle des femmes dans la Commune – que l’auteure resitue – et de la prétendue absence des représentants communards dans les combats des derniers jours de mai. 

Aux mythes et aux légendes, sombres ou dorés, il convient d’ajouter les hors-champs, tels que les viols commis par l’armée versaillaise (pages 52-59). Quant à la façon dont cette histoire a été écrite, et qui explique, en retour, sa méconnaissance, cela tient d’abord au fait que la grande majorité des « historiens » et « témoins » étaient hostiles à l’insurrection parisienne, et « surtout étaient des spectateurs » (page 71). Le phénomène est encore plus accentué par rapport aux massacres, pour lesquels il n’y a pratiquement pas de témoignages communards à l’exception de celui de Maxime Vuillaume (lire ses Cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, La découverte, 2014). C’est justement à un travail de démystification, d’approfondissement et de transmission, auquel Michèle Audin s’attèle depuis des années, à travers essais, romans et un site web, devenu incontournable sur la Commune de Paris, « un mouvement si populaire que la plupart de ses protagonistes en sont restés inconnus » (page 14).

Après un rapide rappel historique, un parcours au jour-le-jour de la Semaine sanglante et un examen synthétique de quelques-unes de ces légendes, La Semaine sanglante aborde le cœur de sa thématique : les massacres et leurs impacts. Michèle Audin commence par signaler la convergence des témoignages. Il y a, en effet, un consensus sur le très faible nombre de morts du côté versaillais : 877. Mais, surtout, « tous les témoignages de mai et juin 1871, journaux versaillais, témoins communards, s’accordent sur la violence et l’amplitude des massacres de la Semaine sanglante – fusillades et exécutions après la fin des combats. Et ce que disent ces témoignages est incroyable » (page 65). 

L’auteure recourt à de multiples citations, souvent glaçantes, pour donner à voir l’ampleur des massacres. Notamment un extrait du Constitutionnel du 9 juin 1871 : « toutes les fois que le nombre de condamnés dépassera dix hommes, on remplacera par une mitrailleuse les pelotons d’exécution » (page 178). Et Michèle Audin d’insister sur le caractère prémédité, voulu de ces massacres. En témoigne ainsi un télégraphe envoyé au matin du 25 mai 1871 par Adolphe Thiers, alors chef de l’exécutif : « le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune » (page 45).

En fin de compte, comme le démontre avec efficacité l’auteure, la comptabilité des morts est une question d’espace et de temporalité. Des corps ont été transportés dans les cimetières de la banlieue parisienne, beaucoup d’autres ont été enterrés là-même où ils avaient été massacrés, dans des fosses communes, d’autres encore ont disparus ou, plus exactement, on les a fait disparaître. Michèle Audin rappelle ainsi qu’« il était donc encore habituel, au début du XXe siècle, de trouver ici ou là dans le sous-sol de Paris des restes de communards » (page 209). Tous ces inconnus, ces morts sans noms n’ont pas été pris en compte. 

Mais, depuis quand et jusqu’à quand compter ? « Dès le 2 avril, un gouvernement installé à Versailles mène une guerre meurtrière contre cette inacceptable révolution » (page 7). Et l’histoire de cette guerre – qui ne se réduit pas à des « escarmouches » comme d’aucuns le prétendent – reste à faire. Même à prendre une focale courte – celle de la Semaine sanglante –, la question demeure : quand arrêter le décompte ? Du Camp s’est arrêté le 30 mai, alors que les cours martiales et les exécutions se sont poursuivis en juin. Sans compter les prisonniers abattus sur le chemin de Versailles, celles et ceux exécutés ou morts des maladies et d’épuisement dans les prisons. 

La conclusion de ce travail est moins un nombre – « certainement, 15.000 morts pour la Semaine sanglante et ses suites » (page 221) – que la mise en évidence que le « on ne saura jamais le chiffre exact » tient d’une falsification et d’une occultation. En effet, « les amis de l’ordre, au pouvoir à Paris depuis le 28 mai 1871 ont tout fait, justement, pour que ce nombre ne soit pas connu. Ils ont tout fait pour que rien de la véridique histoire de la Commune ne soit connu, et en particulier, pour que ses morts disparaissent autant que possible. Et ils ont réussi. Pas complètement, comme le montre ce livre » (pages 221-222).

Un livre donc, nécessaire, documenté et rigoureux, parfois traversé de traits d’ironie, et qui s’accompagne d’une bibliographie et de documents iconographiques. Un livre surtout, sous un aspect parfois austère, qui cherche à rendre justice, pour ne pas laisser s’effacer les noms et les visages de ces hommes et de ces femmes de la Commune de Paris.

Un compte rendu de Frédéric Thomas

Deux historiens relaxés face à Philippe de Villiers

mardi 13 avril 2021 :: Permalien

Tribune publiée sur le site de Mediapart.

Deux historiens relaxés face à Philippe de Villiers

En mars 2016, le Puy du Fou, par la voix de son fondateur, Philippe de Villiers, a annoncé avoir racheté un anneau ayant appartenu à Jeanne d’Arc. En tant qu’historiens médiévistes travaillant notamment sur les usages publics de l’Histoire, nous avons été sollicités par le journal Le Monde pour publier une tribune sur leur site Internet (« Comment Philippe de Villiers récupère le mythe de Jeanne d’Arc ») dans laquelle nous avons relayé les doutes émis antérieurement par des spécialistes quant à l’authenticité de cet objet, voyant dans cette annonce une forme typique d’usage mémoriel de Jeanne d’Arc, si courant dans la France contemporaine.

Une dizaine de jours plus tard, Philippe de Villiers a obtenu un droit de réponse. Cela ne lui a semble-t-il pas suffi. Le 31 mai 2016, lui et l’Association pour la mise en valeur du château et du pays du Puy du Fou ont décidé de nous attaquer devant les tribunaux pour diffamation, exigeant de nous, par la voix de leur avocat, maître Gilles-William Goldnadel, 50 000 euros à titre de dommages et intérêts. Nous avons été mis en examen le 27 novembre 2017 et défendus depuis par maître Emmanuel Tordjman, que nous remercions chaleureusement.

Par deux fois, le tribunal de Versailles a reconnu notre bonne foi et celle du Monde, en nous relaxant en première instance, absence de toute faute confirmée en appel par un arrêt de la cour d’appel de Versailles du 9 septembre 2020. Philippe de Villiers ne s’est finalement pas pourvu en cassation.

Nous sommes donc sortis vainqueurs de cette bataille judiciaire qui a duré quatre ans. Pendant ces longues années de procédure, nous avons décidé, sur conseil de notre avocat, afin que les tribunaux puissent faire leur travail dans un environnement serein, de ne pas nous exprimer publiquement, de ne pas faire de ce procès une affaire médiatique et politique. En plus du poids psychologique et financier que nous avons supporté, ce long silence sans doute nécessaire a pourtant nui, de fait, à notre liberté de chercheurs. Il nous semble indispensable aujourd’hui, l’affaire close, d’en informer le public.

En effet, cette judiciarisation du débat historique, que l’on voit aussi se développer dans d’autres pays, y compris en Europe, a de quoi nous alerter, d’autant que le monde de la recherche est sous le coup d’attaques inédites et pour le moins inquiétantes, y compris de la part de membres du gouvernement, et qu’il subit de plein fouet les contrecoups de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Pourquoi faire ainsi appel aux tribunaux au lieu de se placer sur le terrain des idées et du débat scientifique, où chaque partie est libre, dans le respect des règles, d’exprimer ses opinions et conclusions appuyées sur des pièces et documents solides ?

Dans ce contexte, nous appelons l’ensemble des historien·nes, des archéologues, des archivistes, à créer et diffuser le plus largement possible (livres et articles de vulgarisation, sites, vidéos, conférences, débats, threads Twitter, tchats sur Twitch, etc.), une connaissance scientifique du passé, à expliquer leur travail au plus grand nombre et à militer pour que soit créé un vaste service public de l’histoire, destiné à faire connaître les sociétés anciennes et leur histoire. Celui-ci aurait pour but d’aider nos contemporains à prendre de la distance lors de débats que nous qualifions de mémoriels de plus en plus vifs et instrumentalisés politiquement, ou tout simplement, à partager avec eux le plaisir de se plonger dans une histoire sérieuse, documentée et de qualité accessible à tou·tes.

William Blanc & Christophe Naudin

La Semaine sanglante dans Le Monde

lundi 12 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Le Monde du 18 mars 2021.

Michèle Audin :
« On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920 »

Dans La Semaine sanglante. Mai 1871, légendes et comptes, la mathématicienne et écrivaine entreprend de réévaluer le nombre des victimes de l’écrasement de la Commune.

La mathématicienne et écrivaine Michèle Audin a publié cinq livres sur la Commune, dont deux fictions aux éditions Gallimard, Comme une rivière bleue (2017) et Josée Meunier. 19, rue des juifs, qui vient de paraître (L’Arbalète, 208 p., 17 €, numérique 12 €). Dans La Semaine sanglante, elle procède à un examen critique des travaux de comptage du nombre de victimes de la semaine du 21 au 28 mai 1871, qui a vu la Commune violemment réprimée par le pouvoir versaillais, et en propose une nouvelle estimation.

Comment en êtes-vous arrivée à écrire sur la « semaine sanglante » ?
Pour les personnes de ma génération qui, comme moi, ont été élevées dans une famille communiste, la Commune de Paris fait partie du patrimoine génétique. J’avais 17 ans la première fois que je me suis rendue au mur des Fédérés [lieu de commémoration dans le cimetière du Père-Lachaise, à Paris]. C’était à l’occasion du centenaire, en 1971. Ça m’a marquée. Puis, à partir de 2014, je me suis beaucoup documentée pour écrire mes deux romans sur la Commune.
Or, plus je m’y intéressais, plus je me rendais compte que, si nous savons que ces quelques semaines d’espoir se sont terminées par un massacre, personne ne sait exactement ce qui s’est passé ni combien de personnes ont été tuées, notamment lors de la Semaine sanglante. Le moindre des respects qu’on leur doit, c’est de ne pas les laisser disparaître encore une fois. J’ai repris le décompte des morts, de façon sérieuse, en faisant état de toutes les sources que j’ai pu trouver.

Pourquoi ce décompte reste-t-il un sujet polémique ?
Dès le 2 avril 1871, le gouvernement installé à Versailles mène une guerre meurtrière contre cette révolution. Pendant la Semaine sanglante, chacune de ses avancées dans Paris est suivie de massacres dans les quartiers conquis. Les vainqueurs se sont empressés d’écrire l’histoire de l’événement, ce qu’ont fait aussi quelques-uns des vaincus. Mais l’état de certaines sources en dit long sur les édulcorations et les falsifications effectuées dès juin 1871 par le pouvoir.
Une utilisation rigoureuse de ces sources montre que le nombre des inconnus inhumés dans les cimetières parisiens n’est pas de 6 500, comme l’a dit, vers 1879, l’historien « versaillais » Maxime Du Camp [1822-1894], mais d’au moins 10 000. Elle confirme aussi que de nombreux corps ne sont jamais arrivés dans ces cimetières, comme l’avait montré le journaliste radical Camille Pelletan [1846-1915], et que des évaluations plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exagérées.

Comment êtes-vous arrivée à ces nouvelles estimations ?
Je me suis essentiellement appuyée sur les registres d’inhumation des cimetières de Paris et de sa banlieue. Ils sont assez complets pour la période, non moins meurtrière, du 2 avril au 20 mai. Ce n’est pas le cas pour ce qui est de la Semaine sanglante, pendant laquelle les cimetières voient arriver des cadavres ramassés dans les rues par cinquantaines. Dans certains cimetières, on a un peu paniqué, et on a attendu quinze jours avant d’inscrire les inhumations. Dans d’autres, le registre est relativement bien tenu, comme à Montparnasse.
Certains historiens se sont arrêtés de compter le 30 mai. Mais si l’on prend le premier registre de cimetière venu, Montmartre, par exemple, on remarque que 492 corps d’inconnus sont arrivés le 31 mai. Pour compter les morts de la Semaine sanglante, il faut donc examiner tous les documents sur des inconnus enterrés dans les cimetières entre le 22 mai et le 22 juin. Or certains de ces papiers n’avaient jamais été consultés.

Que vous ont-ils appris ?
Par exemple, que le nombre de morts communiqué par le directeur des cimetières à Maxime Du Camp a été minimisé. Cette même historiographie a longtemps soutenu que de nombreux corps enterrés en dehors des cimetières, notamment dans des squares ou des chantiers, avaient été exhumés pour être finalement placés dans les cimetières. Ce n’était pas vrai. On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920, en particulier lorsqu’on a creusé les tunnels du métro. Ceux-là comme bien d’autres n’ont pas été comptés. De sorte qu’il est probable qu’on ne saura jamais exactement combien de personnes ont été tuées pendant la Semaine sanglante.

Propos recueillis par Antoine Flandrin

Léo Frankel dans Le Monde des livres

lundi 12 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres, le 18 mars 2021.

Léo Frankel fut le seul élu étranger de la Commune, au sein de laquelle il fut responsable de la commission du travail. L’un des intérêts de cette biographie de facture classique, la première consacrée au personnage, tient donc à l’analyse de son action publique. Frankel signe notamment le décret interdisant le travail de nuit des boulangers, selon lui « le seul décret véritablement socialiste […] rendu par la Commune ». À l’heure où l’historiographie remet en lumière les dimensions internationales du militantisme ouvrier, cette biographie tombe à point nommé : la vie « sans frontières » de ce Juif hongrois militant dans plusieurs États européens mérite assurément d’être connue.

P. K.-C.

Léo Frankel, communard sans frontières dans Politis

jeudi 18 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Politis, 18 mars 2021.

Un élan révolutionnaire

L’anniversaire de la Commune bat son plein. Et comme tout événement, cette dernière a son panthéon. On égraine les noms de Louise Michel, Jules Vallès, Gustave Courbet… Paradoxe quand les archives montrent à quel point être communard, c’est surtout se fondre dans un collectif. De ce point de vue, fallait-il une nouvelle biographie ? Julien Chuzeville fait le pari que oui et la consacre à Léo Frankel, le seul élu étranger de la Commune. C’est réussi, car à travers cette singulière trajectoire se rappelle à nous le constat que la puissance du collectif n’a pas de frontières.

LDC & ML